DE BRUIT ET DE FUREUR

La terreur, une stratégie

Pour expliquer les évènements qui s’apparentent à des « merveilles », selon la lexicologie de cette époque, les hommes s’en remettent à la seule autorité qu’ils connaissent : Dieu. Il faudra attendre le XVIIIe siècle pour qu’une substantivation permette enfin de désigner la frontière entre réel et imaginaire : le fantastique. Mais au Moyen-âge, naturel et surnaturel ne fonctionnent pas en vase clos ; on ne fait aucune distinction entre les deux. Les monstres existent bel et bien ; ainsi, les bestiaires ne sont pas une liste de monstres improbables, mais un inventaire des terreurs de l’homme médiéval.

À l’origine, il y a le Physiologos, compilation de textes écrits en grec dans les premiers siècles du christianisme (probablement au IIe siècle, en ֤Égypte) par un auteur anonyme et naturaliste (« physiologos »). Simple et accessible, il rencontra un énorme succès et fut traduit en plusieurs langues, du copte à l’égyptien, de l’arménien à l’arabe en passant par le latin puis dans les langues vernaculaires. Ce bestiaire originel consiste en 48 sections, chacune dédiée à une créature ou une plante, et reliée à une citation biblique pour expliquer le mystère de Dieu et imprégner le texte d’une morale toute chrétienne. Le Physiologos est un catéchisme dans lequel la description physique de chaque animal est élevée à un plan spirituel.

Cette tradition va être reprise par les « livres des natures des animaux », ou Bestiaires, qui ont fait l’objet d’une classification assez complexe par familles. À l’intérieur de ces livres, les animaux sont classés en cinq catégories : quadrupèdes, oiseaux, poissons, serpents (dragons inclus), et vers (rongeurs, insectes, crustacés). Ainsi, les animaux que nous considérons « imaginaires » aujourd’hui ne font pas l’objet d’une classification à part… puisqu’ils existent, pour l’homme médiéval. Parmi les bestiaires les plus importants, nous trouvons tout d’abord celui composé vers 1121 par le poète anglo-normand Philippe de Thaon, puis les bestiaires de Gervaise (fin XIIe siècle), de Guillaume le Clerc (v. 1210), de Pierre de Beauvais (2 versions, au XIIIe siècle), ainsi que le célèbre Bestiaire d’amour de Richard de Fournival (milieu du XIIIe siècle). Les Italiens, les Allemands et les Anglais ne furent pas en reste, avec notamment les Bestiaires d’Aberdeen et de Rochester.

Au Moyen-âge, on lit L’Histoire naturelle de Pline l’Ancien et les Étymologies d’Isidore de Séville, vaste compilation du savoir antique ; on découvre L’Histoire des animaux d’Aristote, notamment au contact des Musulmans. Ainsi, les auteurs médiévaux ne s’appuient pas sur leurs observations mais puisent leur inspiration dans ce formidable héritage littéraire. Toutes les créatures, aussi fabuleuses soient-elles, sont l’œuvre de Dieu ; l’homme médiéval ne se pose pas de question et ne remet pas en cause l’existence de ces terribles monstres censés lui révéler le mystère de la Création : les bestiaires médiévaux sont théologiques. Mais il serait réducteur de penser qu’ils ne sont que de simples compilations, car l’imagination est nourricière : d’un auteur à l’autre, les animaux se voient parés d’attributs et de qualités plus ou moins terribles destinés à marquer les esprits. Car si la peur est naturelle, la terreur, elle, est stratégique.